Rue Cochin
Jean Hurpy
private · edition
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2026
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écriture Formes courtes Rue Cochin lire

Le matin du 22 septembre, je me suis rendu à mon travail en vélo. Je roulais dans mon droit mais, juste avant la rue Cochin, un camion qui reculait m'a renversé, probablement à cause d'un angle mort. Je suis décédé.

Je suis athée, je n'ai donc pas développé d'imaginaire particulier pour ce qui peut se passer après la mort. Rien. Je connais bien les différentes offres des religions en la matière. J'ai lu un certain nombre de témoignages de revenants, en particulier les couloirs avec une lumière au bout.

C'est vrai. La lumière du fond n'est pas une entrée, c'est un mur. À gauche et à droite, il y a deux portes, chacune avec un pictogramme qui indique toilettes pour hommes et toilettes pour femmes. Normalement cela aurait dû me faire rire ou au moins sourire. Normalement, j'aurais dû me dire : et si je prenais la porte des toilettes pour femmes. Je suis entré dans les toilettes pour hommes. C'est une pièce assez grande, entièrement carrelée, en blanc, avec sur le mur du fond, six urinoirs classiques, façon Duchamp. Encore deux portes, une de chaque côté des urinoirs.

J'ai pris la porte de gauche. C'était un autre couloir, moins long et moins large. À son extrémité, il y avait encore une lumière. Mais celle-là, je la connaissais. C'était la lumière du jour (la première était artificielle, presque épaisse, fluorescente, comme celle des objets qui brillent la nuit dans la chambre des enfants). Au bout du couloir, je suis entré dans une nouvelle pièce, grande, blanche. Au milieu, une table dressée avec huit couverts et des chaises. J'ai fait le tour du regard, aucune décoration, juste des murs blancs, et à l'endroit où j'étais entré, il y avait une porte fermée. Presque aussitôt on a frappé à cette porte, elle s'est ouverte sur une femme qui tenait une lettre à la main. Elle a dit : j'ai vos résultats. Elle s'est avancée vers moi, m'a tendu la lettre, je l'ai prise, elle est sortie en fermant la porte. J'ai entendu le bruit d'une clé dans la serrure. J'ai ouvert la lettre. C'était une écriture que je ne connaissais pas, avec des caractères non latins. Je l'ai posée sur une assiette et j'ai refait le tour de la pièce du regard. Il n'y avait aucune fenêtre et pourtant c'était la lumière du jour, sans aucune source. J'ai regardé le long des plinthes, il n'y avait aucune prise électrique.

Et pourquoi y avait-il huit couverts et pas douze, pourquoi je me suis posé cette question. Une chose était pourtant assez claire : je ne ressentais pas d'émotion, je n'avais pas peur, pas d'angoisse, d'inquiétude, mais non plus de bien-être particulier, de sérénité, non, pas d'émotion. Il y avait une légère odeur, pas définissable, je ne pouvais pas la relier à quelque chose que je connaissais, et elle semblait répartie dans toute la pièce d'une manière égale, sans origine, comme la lumière. La table dressée semblait m'interroger, mais je ne trouvais pas de question à part le nombre de couverts. Une nappe blanche, des assiettes blanches et des couverts simples, comme les verres. J'avais posé la lettre dans une assiette et je me suis assis à cette place.

Pour moi la question du rêve ne se posait pas, c'était un rêve et donc il n'y avait rien de vraiment étonnant, dans un rêve tout est normal. Je me suis assis pour attendre la suite, et même si rien ne devait se passer ce serait encore plus un rêve. L'absence de sensation se prêtait à une attente infinie.

La table était rectangulaire et aurait pu facilement contenir douze couverts. En étant assis, l'espace m'apparaissait différent et surtout, en occupant cette place, il y avait un déséquilibre : je ne pouvais pas être là, à cette place. Je me suis levé et j'ai remis la chaise à sa place, mais en laissant la lettre dans l'assiette. Cela ne gênait pas. Je ne pouvais être que debout, je ne pouvais être que sans place.

Le temps qu'il m'a fallu pour arriver ici était probablement calculable, ne serait-ce qu'en nombre de pas, mais le temps de ma présence dans cette pièce n'est pas appréciable, il n'y a aucune référence et je ne suis pas certain que je puisse même me poser la question. Je n'ai pas faim, je n'ai pas envie de dormir, de pisser, aucun besoin qui puisse ponctuer. Je pourrais me demander si je ne suis pas dans cette pièce depuis une éternité, ce ne serait pas surprenant. La table est rectangulaire et la pièce est carrée, et pourtant cette dissymétrie apparaît comme un équilibre parfait, c'est peut-être un premier trouble, quelque chose qui n'est pas vraiment possible sans que je puisse identifier le quelque chose.

La lettre n'a pas d'autre usage que d'être là. Je peux l'ouvrir, la prendre, la déplacer, mais je ne peux rien faire de ce qu'elle contient. C'est pourtant le seul objet que l'on pourrait qualifier d'étranger dans la pièce. Il n'y était pas quand je suis arrivé et ce n'est pas moi qui l'ai apportée, mes poches sont vides, cette femme a fait une entrée et une sortie. La lettre n'a pas bougé de l'assiette depuis que je l'y ai déposée, l'enveloppe est blanche, sans inscription. Malgré la lumière du jour, les objets présents, table, chaises, assiettes, ne font pas d'ombre. Moi non plus, où que je sois dans la pièce, je ne fais pas d'ombre. Plus j'essaye d'observer, moins il y a de choses à observer.

Ici il n'y aurait qu'un moyen de mesurer le temps : compter les secondes à voix haute, sans interruption. Mais compter occupe tout, aucune place pour autre chose, aucune place pour regarder la pièce, la lettre, les couverts. Mesurer le temps reviendrait à ne plus rien percevoir du reste. Mais le temps sans référence n'a pas non plus de valeur, il entre dans l'infini et devient sans utilisation.

Les assiettes sont précisément réparties, deux sur le côté large et une sur le côté court, ce qui donne une symétrie parfaite, idem pour les couverts. Mais les verres ne renvoient aucun reflet, quel que soit le point de vue. Il n'y a aucune raison que je touche à quelque chose, rien n'est à changer. Et c'est la même chose pour la température, je ne perçois ni chaud, ni froid, ni tiède, comme s'il n'y avait pas de température ambiante, pas plus que de souffle, même minime. Il me semble que cette légère odeur que je ne peux pas définir tient lieu de température.

Sans temps il n'y a pas de maintenant.

La pièce est carrée et je suis sûr que la hauteur est égale aux côtés. Ce n'est pas une pièce, c'est un cube. Pourtant la table n'aurait pas pu être carrée, mais les quatre assiettes du centre forment un carré. La lettre est dans l'une des assiettes du centre.

En arrivant, j'avais constaté qu'il n'y avait pas de prise électrique avant de voir que la lumière n'avait pas de source. Ce fut, je crois, ma seule vraie interrogation. Je n'ai plus trouvé de question, surtout plus trouvé l'utilité de m'en poser. Même la femme qui est venue me donner cette lettre n'offre pas de question, elle portait la lettre, c'est tout. Je venais d'arriver, j'étais encore dans un mouvement. J'ai ouvert la lettre dans ce mouvement, ne pouvant la lire je l'ai remise dans l'enveloppe et déposée dans une assiette, toujours dans ce même mouvement d'arrivée. Si, il y a autre chose : quand elle est partie, elle a fermé la porte à clef, j'ai entendu le son. Mais ça ne change pas grand-chose, je n'ai aucune raison de revenir en arrière, je suis fixe.

Il y a peut-être un son, constant, égal, mais je ne peux pas l'affirmer. Un son qui ne varie jamais ne se distingue de rien, il n'a pas de contour, pas de début que j'aurais pu entendre commencer. Je ne peux pas dire : il y a un son, je peux seulement dire : je ne peux pas dire qu'il n'y en a pas. C'est la même chose pour l'odeur, si elle est toujours la même, sans variation, rien ne permet de la confirmer non plus.

Ce qui ne change jamais ne se prouve pas.

Le soir du 22 septembre, je suis sorti très tard du bureau. En voulant reprendre mon vélo, je me suis aperçu de sa disparition. Il avait été volé, il ne restait que l'antivol sectionné à la pince.