Un samedi de mai, j'ai acheté une poule à Georges. En début de semaine, il m'avait dit : « Tu peux m'acheter une poule, tous mes amis en ont une. » Il n'avait rien ajouté d'autre. J'ai dit oui. Il ne manifesta aucune surprise.
La première chose fut de lui trouver un nom : pas de nom, pas d'existence. Irène. Je ne suis pas intervenu. Il a dit « Irène »... Je soupçonne qu'il en a parlé avec ses amis, et que toutes les poules de son entourage avaient des prénoms humains.
Immédiatement après, puisque nous étions dans les questions d'identité et d'administration, je lui fis signer un papier comme quoi il prenait l'entière responsabilité de l'éducation, de l'entretien et de la santé de cet animal.
Il y a un jardinet derrière la maison. Une vague cabane fut faite, en forme de niche à chien, avec un vieux panier d'osier garni de paille pour l'espace ponte.
Je me suis abstenu de toute réaction négative, aucune réflexion, absolument rien. Mon accord immédiat le frustrait.
La poule en elle-même... Une poule... rousse, et rien d'autre. Des yeux de poule sans regard. Des pattes de poule. Des ailes et des plumes, mais sans possibilité de voler. Pour moi, c'est assez difficile de décrire une poule. Autant je pourrais écrire deux cents pages sur un lézard, autant sur une poule, rien ne vient.
On estime qu'il y a environ quatre milliards et demi à cinq milliards d'oeufs de poule consommés chaque jour dans le monde. Cinq milliards de cloaques qui s'ouvrent quotidiennement pour laisser tomber un oeuf. C'est impossible à commenter.
Dans les premiers jours, Georges a installé une routine avant de partir à l'école : nourriture, eau et, surtout, vérification de la ponte. Comme je n'avais pas argumenté, il n'avait pas eu l'occasion de me vanter l'intérêt d'avoir une poule : les oeufs.
Après la première semaine, elle n'avait toujours pas pondu. Pendant toute cette période, j'ai continué à dire « la poule ». Puis, après cette période de stérilité, j'ai commencé à l'appeler Irène.
Après quinze jours, il m'a demandé :
- Les poules, ça pond tous les combien ?
J'ai répondu :
- Presque tous les jours, je crois. Il faudrait que tu te renseignes.
- Mais elle n'a pas pondu. Elle est peut-être malade ?
- Elle n'en a pas l'air. Je n'y connais rien en poules. Celles de tes copains pondent ?
- Ah oui. Et ils mangent les oeufs.
Je ne sais pas pourquoi, mais il tenait bon sur ses routines sans rien me demander de plus. Il avait même ajouté une visite avant d'aller se coucher.
- Je vais voir Irène.
En réalité, il allait surtout visiter le panier à pondre.
Après un mois, la situation ne s'était toujours pas débloquée pour Irène.
Un matin, après le passage de Georges à la niche, je m'y suis rendu.
J'avais oublié qu'une poule ne regarde pas devant elle. Quand elle vous fait face, elle ne vous voit pas. Pour vous observer, elle est obligée de tourner la tête et de vous présenter un seul oeil. Puis l'autre.
Elle avait le bec légèrement ouvert.
Elle ne me regardait pas. Elle me scannait par fragments. Elle clignait rarement des yeux. Elle ne fixait jamais rien.
J'ai beaucoup de mal à croire que la nature ait imaginé un système pareil. Quand bien même cela permettrait de voir les dangers qui viennent de côté, cela n'éviterait pas ceux qui arrivent de face. Je n'en vois vraiment pas l'intérêt.
Elle restait là, posée sur ses pattes d'écaille, au milieu des pieds de tomates.
Elle attendait.