Je ne refusais pas à neuf heures une promenade prévue à neuf heures trente.
Je n'étais simplement pas à neuf heures.
Les premiers temps, les autres pensaient qu'il s'agissait d'une manière de parler. Ils me demandaient de préciser : en retard, distrait, malade, fatigué. Je répondais que non.
J'avais compris ce que signifiait neuf heures. Je savais lire une montre, calculer une durée. Je pouvais traverser une matinée entière sans la rencontrer. Les autres y passaient : un café, un téléphone, une porte ouverte. Moi, je les regardais comme on regarde un train traverser une gare où l'on ne descend jamais.
Les rendez-vous sont devenus difficiles. On m'attendait. J'arrivais toujours, jamais au moment attendu. On disait que j'avais une heure de retard.
Je n'avais pas été en retard. Je n'avais pas traversé l'heure fixée.
J'ai essayé d'expliquer cela une fois. On m'a demandé si j'avais consulté quelqu'un. J'ai dit oui. On m'a demandé ce qu'il en pensait.
Il avait déplacé notre rendez-vous à dix heures.
Je ne l'ai jamais revu.
Les absences signalées ne correspondent à aucun motif enregistré : ni congé, ni maladie, ni retard au sens du règlement intérieur.
Les horaires de départ déclarés par l'intéressé et les horaires d'arrivée constatés ne peuvent être mis en relation par un calcul de trajet raisonnable.
Aucune suite disciplinaire n'a été engagée. L'écart ne constitue, en l'état des textes, aucune faute identifiable.
On a arrêté de lui donner des heures. On disait : passe dans la matinée, viens quand tu peux. Ça se passait mieux.
Un jour, quelqu'un a voulu essayer encore une fois.
Neuf heures précises.
Il est arrivé après.
Il ne s'est pas excusé. Il n'avait pas l'air d'avoir oublié. Il s'est assis. Il a ouvert son dossier. Il a repris exactement à la ligne où nous nous étions arrêtés la veille.
Je le croisais souvent. Enfin, je crois. Je ne pourrais pas dire si c'était le matin ou le soir.
Une fois je lui ai demandé :
« Vous rentrez ou vous sortez ? »
Il m'a regardé.
Puis il a répondu :
« Oui. »
On se disait bonjour. J'avais souvent l'impression que nous ne nous disions pas bonjour au même moment.
Je sais bien que cette phrase ne veut rien dire.
Je n'en trouve pas d'autre.
Notre mère disait qu'il fallait arrêter de lui donner des heures. Alors on disait : après le déjeuner, avant la nuit, quand tu seras libre. Ça simplifiait les choses.
Le jour où notre père est mort, quelqu'un l'a appelé. Il a dit qu'il venait. Il est venu.
Quand il est arrivé, la chambre était vide.
Orientation temporelle conservée.
Le patient situe correctement les jours de la semaine. Il date sans erreur les événements récents. L'estimation des durées est satisfaisante.
Aucun élément en faveur d'une confusion ou d'un trouble de la vigilance.
Le patient a confirmé chacun des rendez-vous proposés.
Il ne s'est présenté à aucun.
Il n'arrivait jamais en retard.
Il arrivait après.