Charlotte Bouchard
Jean Hurpy
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2026
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écriture Formes courtes Charlotte Bouchard lire
Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses, le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes des cloîtres détruits par la révolution ; une réunion de toutes les bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de toutes les variétés possibles ; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin. Victor Hugo, Les Misérables, deuxième partie, Cosette,
livre sixième, « Le Petit-Picpus », chapitre VI, « Le petit couvent », 1862.

Le couvent des chanoinesses de Saint-Augustin, rue de Picpus, est fermé en mai 1792 et déclaré bien national. En juin 1794, des terrassiers ouvrent une brèche dans le mur d'enceinte et creusent des fosses au fond du jardin. Du 14 juin au 27 juillet 1794, la guillotine fonctionne place du Trône-Renversé, à proximité. Les corps sont transportés de nuit, par charrettes. 1 306 personnes sont inhumées dans deux fosses communes, la première contenant 304 corps, la seconde 1 002. Une troisième fosse est tracée. Elle ne servira pas. La chapelle sert de bureau aux fossoyeurs pour inventorier les vêtements retirés aux victimes. Le terrain est ensuite racheté par les familles. L'enclos devient un cimetière.

Registre du petit couvent
Feuillet non daté.

Nom : Charlotte Bouchard.

Ordre d'origine : non établi. L'habit comporte des pièces provenant de plusieurs costumes. Le cordon porté à la taille a été renoué tant de fois que sa couleur d'origine ne peut être déterminée.

Date d'arrivée : non consignée. Deux mentions contradictoires figurent en marge : arrivée accompagnée de sa mère ; arrivée seule, un soir d'hiver.

Lieu de naissance : selon ses propres déclarations, le Nord, puis la Provence, puis un bateau.

Âge : indéterminable. Les plus anciennes affirment qu'elle était déjà vieille à leur arrivée.

Observations : ne s'adresse pas aux autres religieuses. Ne répond pas aux questions, ou répond à d'autres questions. Parle seule, parfois plusieurs heures sans interruption, puis se tait plusieurs jours. Porte en permanence un sac de toile. Prie en latin ; textes non identifiés. Se rend au cimetière presque chaque jour après l'office du matin.

Note ajoutée d'une autre main : les religieuses évitent de l'approcher. Il y a toujours quelqu'un d'autre avec elle. Peut-être plusieurs.

Pièces trouvées dans le sac
Inventaire provisoire, établi après la fièvre de l'hiver 1823.

Trois boutons de nacre. Un fragment de chapelet. Deux médailles sans anneau. Une clé ne correspondant à aucune serrure du couvent. Un ruban brodé, presque noirci, portant deux lettres encore lisibles : C. B. Un petit morceau de soie bleue, plié dans du papier. Plusieurs billets illisibles. Une liste de prénoms féminins, certains barrés, certains répétés. Un dé à coudre en argent. Une dent enveloppée dans du linge.

Interrogée sur ces objets, Charlotte Bouchard a répondu : « Ce n'est pas à moi. Je garde. »

Billet trouvé dans un missel

Ma chère Charlotte,

Ne gardez ni le nom ni les bijoux. On pardonne parfois l'absence. On ne pardonne jamais certains noms. N'emportez que ce qui ne brille pas. S'il faut répondre, dites que vous êtes entrée avant. Ne dites pas avant quoi.

Brûlez cette lettre.

La suite manque. Le missel ne porte pas de nom.

Note de soeur Agnès

À la table du soir, soeur Charlotte a repris une novice sur l'usage d'une fourchette. Personne n'avait remarqué la faute. La novice a pleuré. Charlotte a dit ensuite : « On commence par mal tenir les choses. Après on ne les tient plus du tout. »

Le lendemain, interrogée sur cette remarque, elle a répondu qu'elle n'avait jamais vu de fourchette de sa vie.

Le pain
Cimetière, première rangée, deuxième tombe à droite. Du pain dans un linge.

J'ai apporté le pain. Ne dites rien. Je sais ce que vous allez dire, vous l'avez dit hier et vous le direz demain, et moi je continuerai d'apporter le pain, alors autant ne rien dire, cela nous fera du repos à tous les deux.

Il est un peu dur. C'est celui de mardi. Vous préfériez le pain dur. Vous disiez que le pain frais est pour les malades et les nouveau-nés, qu'un pain d'homme doit résister sous la main. Vous disiez cela. Ou c'était un autre. Les paroles restent sans leur bouche, parfois. On les ramasse. On les garde. On les rend à celui qui est là.

Depuis que vous êtes couchés, vous vous ressemblez beaucoup. Du temps où vous étiez debout, on vous distinguait. Une voix, une épaule, une façon de tenir son chapeau. Maintenant je vous distingue à vos pierres. Les pierres aussi se ressemblent, remarquez. Il ne faut pas vous vexer. Cela vient à tout le monde.

(silence)

Je le pose au milieu.

Vous prendrez bien... Non. On ne dit plus cela.

Hier je l'avais mis trop au bord, il a roulé du côté de votre voisin, et je sais ce que vous pensez de votre voisin. Vous avez tort. C'est un menteur, oui. Mais il ment beaucoup moins depuis qu'il est mort. La mort a fait beaucoup pour lui.

(silence)

On me dira que ce sont les oiseaux qui mangent. Laissez dire. Les morts mangent par les racines. Vous, c'est par les oiseaux. Il y avait un moineau ce matin sur votre pierre. Il penchait la tête du côté gauche. Je connais votre côté gauche.

Et quand vous ne mangez pas, je le remporte. Mardi vous n'aviez pas faim. Je ne demande pas pourquoi. Un mort a bien le droit de ne pas avoir faim. On a voulu leur faire tout faire ensemble, autrefois. Mourir ensemble. Arriver ensemble. Entrer ensemble. Moi je préfère quand chacun refuse à sa manière.

(silence)

Je laisse tremper, maintenant, vous avez remarqué. Dans l'écuelle, là. C'est à cause de vos dents. À la fin il vous en restait quatre et vous en étiez fier, vous les montriez. Ou alors c'était mon frère. Non. Mon frère en avait trois. Quatre dents. On vous aurait reconnu entre mille. On reconnaissait les têtes à leurs dents.

Pardon. Cela m'est venu. Ce n'est pas pour vous, c'est une chose d'autrefois. Ils les avaient mises ensemble, vous comprenez, et pour les rendre aux familles il fallait un ordre, alors on regardait les dents, c'était plus simple ainsi, on faisait des listes. J'avais une belle écriture. C'est moi qu'on prenait pour les listes.

Il faut des listes quand les corps ne suffisent plus. Quelque chose qui dise : celui-ci, pas celui-là. Sinon tout recommence.

Ou bien je vous raconte l'histoire d'une autre. C'est possible. Les histoires vont et viennent, à mon âge on ne sait plus dans quel sens. Vous me l'avez peut-être racontée vous-même, et maintenant je vous la rends, comme le pain, et vous n'en voulez pas non plus.

(long silence)

Je me souviens de l'odeur. Enfin, je crois que c'était l'odeur. C'était peut-être le printemps. Les deux entrent par la fenêtre.

L'odeur reste plus longtemps que les cris. Les cris, on les range. L'odeur revient par les choses propres. Le linge. L'eau. Le pain, quelquefois.

(silence)

Mangez pendant que c'est dur. Le pain mou ne passe pas la nuit ici. Les limaces le prennent. Les limaces travaillent la nuit. Comme les boulangers. J'en ai connu un. Ou peut-être que non.

Les poules, elles, ne montent pas jusqu'au cimetière, et c'est dommage, parce que les poules savent des choses. Les poules vous voient. Je le dis comme je le sais. Elles savent avant nous, c'est pour cela qu'on leur coupe la tête.

(silence)

Bien. Je vous laisse. J'ai encore la rangée du fond, et la dame du mur qui n'a personne, et votre voisin, oui, lui aussi. Je donne à tout le monde. Ce n'est pas une question de mérite. On ne laisse pas quelqu'un sans rien.

Demain je vous apporte celui de jeudi. Si vous n'en voulez pas, vous me le rendrez.

Vous ne me rendez jamais rien.

Déjà avant.

La querelle
Cimetière, pierre aux inscriptions rongées.

Vous avez encore déplacé les dates. Ne niez pas. J'ai mes papiers.

(bruit de papier)

Ici, de ma main : mil sept cent soixante-trois. Relevé le jour de la Sainte-Croix. Vérifié la semaine suivante. Contre-vérifié à la Toussaint. Trois fois la même date. Et ce matin, qu'est-ce que je trouve. Un six qui penche. Un trois qu'on lit mal.

On me dira la pluie. La pluie aurait pris le nom avec, et le nom est intact. Enfin, presque. Il manque la fin. Elle manquait déjà de votre temps.

Je vais relire. Suivez avec moi. Ci-gît. Jusque-là nous sommes d'accord. Ensuite le nom. Je passe, on a dit qu'il manquait la fin. Ensuite : l'an. Ensuite les chiffres. Le un est droit. Le sept est droit. Le six penche. Le trois, je mets mon doigt dessus, là, il s'efface sous le doigt. Un chiffre ne s'efface pas sous le doigt au bout de soixante ans. Il s'efface dans les premiers temps ou jamais. Celui-là attendait que j'aie le dos tourné.

(silence)

Les noms ne vous appartiennent pas tout à fait. On vous les donne, on vous les reprend, on les écrit mal. J'ai vu cela. Les dates non plus ne tiennent pas seules. Il faut les garder. Les gens disent : c'est écrit. Comme si l'écriture ne pouvait pas tomber, elle aussi.

J'en ai connu deux, des calendriers. Ils ont changé les noms des mois, à une époque. Brumaire. Vous n'avez pas connu Brumaire. Vous étiez déjà couché. Ne le regrettez pas. Des semaines de dix jours. Le dimanche se perdait. Des années sans saints. La Sainte-Croix, ces années-là, je ne sais pas où elle était. Après, ils ont tout remis. Pas exactement comme avant. Personne n'a vérifié. Voilà ce qui arrive quand personne ne vérifie.

(silence)

Autre chose. Vous étiez plus grand la dernière fois. La pierre, je veux dire. Ne jouez pas sur les mots avec moi. J'ai mesuré. Trois mains et un pouce jusqu'à la mousse. La dernière fois, trois mains tout rond. Vous vous enfoncez, ou bien la mousse monte. Dans les deux cas il faudrait prévenir. Il y a un ordre ici. Chacun sa place, chacun sa taille, chacun ses dates. Si chacun se met à pousser et à pencher, où va le cimetière.

Voyez la quatrième rangée. La croix du bout penchait. J'ai fait ma réclamation tous les jours pendant un hiver. Au printemps, on l'a redressée. On dira que c'est le jardinier. C'est ce qu'on dit toujours quand on obtient satisfaction.

Je note. Le crayon ne marque plus. Je note quand même.

(silence)

Je tiens un registre, moi. Tout est dedans. Les entrées, les sorties. Enfin, les entrées. Vous y êtes à votre place et vous y resterez, quoi que fasse votre pierre.

Je pourrais vous rayer. Ne croyez pas que je ne l'ai jamais fait. J'ai rayé quelqu'un, une fois. Trois jours après, je l'ai réinscrit. À une autre page. Il ne le sait pas.

(silence)

Et puisque nous y sommes : vous mentez depuis le début. Sur la date, c'est prouvé. Sur le nom, je vérifie. Vous mentiez de votre vivant. La mort vous a couché. Elle n'a rien corrigé.

Non. N'essayez pas.

(long silence)

Vous direz : qu'est-ce que cela peut bien faire, une date. C'est ce que disent tous ceux qui en ont déplacé une.

Moi aussi, on m'a changé mes dates. On m'a oubliée plusieurs fois. J'ai deux dates de naissance. Je garde les deux.

Je reviendrai demain vérifier.

(le lendemain, même pierre)

Bien.

Autre mention marginale Charlotte Bouchard reconnaît certains noms avant qu'on les prononce. Elle dit alors : « Celui-là, je ne l'ai pas vu tomber. » Puis elle refuse d'en dire davantage.
Les nouvelles
Cimetière, deuxième rangée.

Soeur Juste est morte. Je suppose que vous le savez déjà. On ne sait jamais comment les nouvelles circulent ici, mais elles circulent, et plus vite que chez nous.

Elle arrive jeudi ou vendredi, selon le menuisier. Le menuisier a pris ses mesures de son vivant. Elle l'avait demandé. Elle aimait que les choses soient faites. On la mettra au bout de votre rangée, après la dame sans nom. Je vous demande de bien la recevoir. C'était une personne difficile, vous l'avez connue, elle comptait les parts au réfectoire. Maintenant personne ne les compte. Les parts sont devenues inégales. Personne ne s'en plaint.

Les nouveaux morts sont toujours difficiles. Ils parlent fort. Ils réclament. Ils croient encore que les choses se réclament. Cela leur passe. Cela vous a passé.

(silence)

Pour le reste. On a refait le mur du potager. Le même endroit que la dernière fois. Il retombera. Le maçon est le fils de l'autre, et le mur s'en souvient.

On a changé la soupe. Personne n'a rien dit. La corde du puits a été remplacée. La nouvelle est plus courte. On se penche davantage. Trois tuiles sont tombées du toit de la chapelle. Personne dessous. L'office du soir a été avancé d'une demi-heure. Personne ne sait pourquoi. On arrive une demi-heure plus tôt, c'est tout.

(silence)

La nouvelle aumônerie ne vaut rien. Vous ne perdez rien. La voix ne porte pas, et ce qu'elle porte, vous l'avez déjà entendu.

La petite cloche vieillit de la voix. On la sonne quand même. C'est elle qui vous a sonnés, pour la plupart. Elle se souvient peut-être. Les cloches, on ne sait pas.

Il est arrivé une novice. Elle pleure la nuit. Cela s'arrêtera. Ou elle partira. Les deux se font. On a étendu le linge dans le petit pré, à cause du vent. Les draps sont partis deux fois. On les a retrouvés sur les groseilliers. Il a gelé deux nuits. Les choux ont tenu. Le curé dit que c'est la prière. Le jardinier dit que c'est la paille. On annonce la visite de l'évêque. On l'annonçait déjà l'an dernier. Je vous préviendrai.

(silence)

Votre voisine du dessus, la troisième, demande qu'on cesse de marcher sur son côté en venant de la chapelle. Je transmets. Je ne prends pas parti. Je marche où la terre porte, vous réglerez cela entre vous.

La dame du fond, contre le mur, n'a toujours personne. Je le dis chaque fois. Ce n'est pas une nouvelle. Je le dis quand même.

(silence)

Du monde, maintenant. On dit une guerre. Ou la fin d'une guerre. Je n'ai pas bien suivi, c'est toujours la même, elle change de nom comme tout le monde. On dit aussi un roi. Là, je reste prudente. J'ai connu des rois qui sont morts plusieurs fois. Le premier surtout. Chaque fois on y a cru, chaque fois il a fallu recommencer.

Le pain a augmenté. Pas le nôtre. Celui de la ville. C'est la fille de cuisine qui le dit. Elle a de la famille là-bas.

(silence)

Vous m'écoutez. Vous devenez dur d'oreille. Cela vient avec l'ancienneté, ne vous inquiétez pas. Les nouveaux entendent tout. Les anciens, on ne sait plus. Vous êtes entre les deux. Encore quelques années.

Je vous ai apporté un bouton. Je sais que vous n'en avez pas besoin. Mais vous en aviez toujours besoin de votre vivant. Toujours un de manquant. Le même. Deuxième en partant du col. Je le pose ici.

(silence)

À jeudi pour soeur Juste. Soyez aimables.

Papier plié quatre fois Liste de noms sans titre. Plusieurs lignes ont été grattées. On lit encore : Adélaïde, Claire, Victoire, Louise, Charlotte. En bas de page, d'une autre écriture : « Ne répondre à aucun de ces noms. »
La confession
Jardin, le long du mur. Un bâton de frêne.

Vous voilà bien silencieux, Monseigneur. C'est votre droit. C'est même votre fonction. Des deux confesseurs que j'ai, vous êtes le plus patient.

Ne vous rengorgez pas.

(silence)

Confiteor Deo omnipotenti, beatae Mariae semper Virgini... et dimitte nobis debita nostra... et lux perpetua luceat eis... mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa.

Voilà pour l'entrée. Le reste en français. Vous corrigerez.

Je m'accuse, mon Père, d'avoir menti sur mon âge. À qui, cela ne vous regarde pas. Sur combien, cela ne vous regarde pas non plus. Je dirai seulement que je mens dans les deux sens, selon les jours, et que les deux mensonges sont vrais à des moments différents. J'avais huit ans quand le roi est mort. J'avais cinquante ans quand le roi est mort. Choisissez. Moi je garde les deux. On m'a appris à ne rien jeter.

Je m'accuse d'avoir nourri les morts. On me dit que c'est péché ou que c'est folie, ils n'arrivent pas à choisir, alors en attendant ils disent les deux. Vous, vous savez que ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est de l'intendance. Personne ne fait l'intendance des morts. Alors je la fais.

Je m'accuse d'avoir gardé ce qui ne m'appartient pas. Tout le sac. Je m'accuse en gros. Le détail prendrait la nuit, et vous n'êtes pas couvert.

Je m'accuse d'avoir ri à l'office des morts. Une fois. C'était nerveux. Le chantre avait... Non. C'était nerveux.

Je m'accuse d'avoir dit que Dieu est mort. C'était un jeudi, je crois. Je m'accuse aussi d'avoir dit le contraire le lundi d'avant. L'un des deux jours j'ai menti, mais je ne sais pas lequel, alors je confesse les deux et nous serons tranquilles.

(silence)

Ne prenez pas ce ton, Capitaine. Je connais ce ton. Vous l'aviez déjà au régiment. Oui, je dis bien au régiment. Vous croyez que je ne me souviens pas du régiment parce que vous étiez frêne à l'époque. Le bois se souvient. Demandez aux crosses des fusils.

(silence)

Je m'accuse des fiançailles, mon Père, puisqu'il faut y venir. J'ai été fiancée trois fois. Une fois à Dieu. Une fois à un soldat. Une fois à un arbre.

Dieu n'écrivait pas. Le soldat écrivait, mais on lisait ses lettres avant moi, et après moi, et à la fin les lettres arrivaient toutes lues, usées, il n'y avait plus rien dedans pour personne.

L'arbre était là tous les jours. Il n'a jamais promis. C'est l'arbre qui m'a le mieux traitée. Vous pouvez le prendre pour vous. Vous êtes de la famille.

(silence)

Je m'accuse de la nuit où le Christ est venu. Il avait les mains froides. Je lui ai demandé de repartir. On ne demande pas cela, je le sais. Mais des mains froides, mon Père, en plein hiver, dans un lit qu'on a mis deux heures à tiédir. Il est reparti sans rien dire. Lui non plus n'a rien dit.

Les anges, c'est autre chose. Les anges n'ont pas de sexe, et c'est cela qui les rend dangereux. On ne sait pas par où les prendre.

(long silence)

Pour la pénitence, je m'arrange, comme d'habitude. Trois tours de jardin. Le chapelet, le mien, celui où des grains manquent. Les grains qui manquent, je les dis de tête. Ils comptent aussi.

Vous ne dites rien. Je prends cela pour une absolution. Avec vous, je prends toujours cela pour une absolution. C'est la raison pour laquelle je vous préfère aux autres. Les autres parlent, et dans ce qu'ils disent il y a toujours une pénitence qui traîne.

Allez. Tenez-vous droit. Un jour je vous planterai au cimetière, le long du mur nord, à l'endroit où il n'y a personne. Vous prendrez racine ou vous ne prendrez pas. On ne promet rien. Mais l'endroit est bon, j'ai vérifié, et vous serez le seul arbre à avoir entendu mes confessions.

Deo gratias. C'est tout pour cette semaine.

La nuit
Cellule. Nuit.

(voix d'enfant) Est-ce qu'on va encore déménager ?

(voix de vieille femme) Non. On est arrivées. C'est fini. Dors.

(voix d'enfant) On l'a déjà dit.

(voix de vieille femme) On l'a dit chaque fois et chaque fois c'était vrai. Une chose peut être vraie plusieurs fois. Dors.

(voix d'enfant) Et la mer ? Quand est-ce qu'on a traversé la mer ?

(voix de vieille femme) On n'a jamais traversé la mer. La mer, c'était une autre. Elle te la racontera si elle revient.

(voix d'enfant) Elle revient quand ?

(voix de vieille femme) Elle ne prévient pas. Dors.

(silence)

(voix d'enfant) Comment je m'appelle ?

(voix de vieille femme) Cette année, tu t'appelles comme moi.

(voix d'enfant) Et avant ?

(voix de vieille femme) Avant, tu dormais. Dors.

(silence)

(voix d'enfant) Et le sac ? Qu'est-ce qu'il y a dans le sac ?

(voix de vieille femme) Tu le sais. Tu l'as fait avec moi.

(voix d'enfant) Redis.

(voix de vieille femme) Des médailles. Des morceaux de chapelets. Des images. Des boutons. Des cordons. Des papiers qu'on ne peut plus lire.

(voix d'enfant) Pourquoi on les garde si on ne peut plus les lire ?

(voix de vieille femme) On ne garde pas pour lire. On garde pour rendre. Chaque chose a quelqu'un. Quand on aura tout rendu, on aura fini.

(voix d'enfant) Et après ?

(voix de vieille femme) Après on verra. Dors.

(silence)

(voix d'enfant) On n'a pas dit la prière.

(voix de vieille femme) On l'a dite. Il y a longtemps. Elle court encore. Une prière dite court longtemps. Dors.

(silence)

(voix d'enfant) C'est ici qu'on va mourir ?

(voix de vieille femme) C'est déjà fait. Je te l'ai dit cent fois. Cela s'est très bien passé. Tu n'as pas eu mal, tu n'as rien senti. La preuve : tu ne t'en souviens pas. Dors.

(voix d'enfant) Et maman ?

(voix de vieille femme) Maman est venue avec nous. Ou bien on est venues seules et elle nous attendait ici. Les deux se racontent. Demain je te montrerai où elle est. Derrière la chapelle, à l'endroit où il n'y a personne.

(voix d'enfant) S'il n'y a personne...

(voix de vieille femme) C'est qu'elle est sortie. Dors maintenant.

(silence)

(voix d'enfant) C'est qui, le monsieur ?

(voix de vieille femme) Personne. Il cherche la porte.

(voix d'enfant) Il la trouve ?

(voix de vieille femme) Jamais la bonne. Ce n'est pas ton affaire. Dors.

(long silence)

(voix d'homme, basse, quelques mots, inaudibles)

(voix de vieille femme) Non. Pas cette nuit. La petite dort.

(silence)

(voix d'homme, inaudible)

(voix de vieille femme) J'ai dit non. Vous reviendrez. Vous revenez toujours.

(long silence)

(voix de vieille femme, très bas) Nous étions plusieurs autrefois. Le soir, on se compte. Il en manque toujours une. Jamais la même.

(silence)

L'emplacement vide
Cimetière, angle du mur derrière la chapelle. Emplacement sans pierre.

Me voilà. Ne faites pas semblant de dormir. Il n'y a personne ici pour dormir. C'est bien pour cela que je viens.

Je sais ce qu'on dit. On dit : elle parle à un coin d'herbe. On dit : il n'y a rien à cet endroit, pas de pierre, pas de nom, rien au registre. C'est exact. J'ai vérifié le registre moi-même. Rien. C'est bien ce qui m'inquiète. Un cimetière, c'est fait pour être plein. Chaque place a son occupant, chaque occupant sa place. Et au milieu, un endroit vide. Vous trouvez cela naturel. Pas moi. Je passe devant dix fois par jour. Le pied ralentit tout seul.

(silence)

Ma fille est ici. Je n'ai jamais eu d'enfant. C'est bien ce qui me chagrine.

Les deux sont vrais. Je ne choisis plus, j'ai passé l'âge de choisir. Quand on a une fille qui n'existe pas, on lui garde l'endroit qui n'existe pas. Comme cela les comptes sont moins faux.

(silence)

Dieu aussi est ici. Nous l'avons enterré un jeudi. Il pleuvait. Nous étions peu nombreuses. Quatre ou cinq, en comptant celles qui n'étaient pas venues. Pas de pierre, évidemment. On ne met pas de pierre à Dieu. Où prendrait-on la pierre.

(silence)

Certains jours, c'est le soldat qui est ici. Il n'est pas mort ici. Mais il faut bien qu'il soit mort quelque part, et personne ne m'a jamais dit où. Alors certains jours, c'est ici. Cela ne dérange personne. La place était libre.

(silence)

La neige fond ici avant ailleurs. Je l'ai vu deux hivers. L'herbe y est plus courte, ou elle pousse moins, ou on la couche. Le jardinier dit qu'il n'y touche pas. Le jardinier dit beaucoup de choses.

Avant, il y avait une pierre ici. Je l'ai vue. Ou bien je l'ai vue ailleurs et je la mets ici en souvenir. Les pierres aussi déménagent. Allez voir le mur du potager. Regardez de près avec quoi il est fait. Puis demandez-vous pourquoi il retombe.

(silence)

Et certains jours, il n'y a personne. Ni la petite, ni Dieu, ni le soldat, ni pierre. Il n'y a jamais eu personne. C'est l'endroit le plus vide du cimetière, et c'est pour cela qu'il faut le surveiller. Un endroit vide, si on ne le surveille pas, ça appelle. Les morts remontent par les racines, tout le monde sait cela. Ici, il n'y a rien pour remonter. C'est cela que je surveille.

Le chêne, près du mur, penche de ce côté. Les arbres savent ce qui va arriver. Il penche, donc il attend. Je ne lui demande pas quoi. Avec les arbres, on n'insiste pas.

(silence)

J'ai compté. Quatre pas sur deux. C'est la taille d'une place, pas plus. On pourrait y mettre quelqu'un. On ne met personne. On garde.

(long silence)

Je vous laisse une plume. Sous la petite pierre, à cause du vent. Une plume, ce n'est rien. C'est le poids qu'il faut ici. À un endroit pareil, on ne dépose pas une médaille. Une médaille dit un nom, et ici le nom n'est pas décidé. La plume ne dit rien. Elle tient la place.

Demain je viendrai voir si elle y est encore. Si elle n'y est plus, c'est que quelqu'un l'aura prise. Cela aussi sera une réponse.

La grille
Cimetière, grille, le soir.

Avant de fermer, deux mots. À tous. Oui, tous. Même la rangée du fond. Faites passer.

Je ne fais pas l'appel. Vous êtes trop. Je compte les rangées. Cinq. Comme hier.

Je suis Charlotte Bouchard. C'est le nom que j'utilise cette année. J'en ai porté d'autres. Certains d'entre vous m'ont connue sous d'autres noms, je le sais, vous faites les étonnés quand je passe. Ne vous corrigez pas. Les morts se trompent aussi.

Il y a eu un nom pour le Nord. Un nom pour le bateau. Un nom d'avant les ordres, que je ne dis plus. Il est usé. On l'a trop lu. On m'a donné des noms comme on donne des habits : à la taille du moment. Celui-ci me va encore. Je le garde cette année.

Le cordon, je le renoue quand il casse. Il a cassé souvent. Il tient.

(silence)

Nous étions plusieurs dans ce corps, autrefois. On s'arrangeait. Chacune ses heures, chacune ses offices. Maintenant je ne suis plus certaine de laquelle je suis. Celle qui reste ferme la grille. C'est suffisant pour le travail.

(silence)

On m'a oubliée plusieurs fois. La première fois, on pleure. Ensuite, non. La moitié d'entre vous n'a plus de nom lisible. Vous êtes calmes.

Pour la nuit : tenez-vous tranquilles. Si l'on marche dans les allées, ce n'est pas moi. Moi, je préviens.

Je ferme. Si quelqu'un attend quelqu'un, c'est l'heure de ne plus attendre.

(bruit du loquet, deux fois)

Je reviendrai demain.