littérature éditions d'art Formes courtes J'ai vu Aloysius Bertrand

Collection Formes courtes

Jean Hurpy

J'ai vu Aloysius Bertrand

J'ai vu Aloysius Bertrand - couverture

Je l'ai vu, oui, ou je me le suis collé dans la tête après coup, ça revient au même, les souvenirs c'est de la pâte, ça se malaxe, ça pue un peu, ça finit toujours par prendre une forme qui nous arrange. Une chambre minable, pas de quoi en faire une image, un froid sale, pas noble, pas poétique, un froid de pauvre, qui s'incruste dans les os et qui fout tout au ralenti. Et lui, là, vissé à sa table comme un clou mal planté, en train d'écrire. Mais écrire, non, pas vraiment. Il bricolait des phrases. Il les tirait, les cassait, les lâchait comme des trucs qui ne veulent pas tenir. Ça avançait de travers, ça boitait. Un mot, arrêt. Un autre, ailleurs. Aucun respect pour la continuité. Comme s'il refusait de faire propre. Comme s'il savait déjà que le propre, c'est du mensonge.

Ses mains, calmes. Trop calmes. Ça m'a presque énervé. Un type qui crève, qui tousse ses poumons, qui bouffe la merde et la dette, ça devrait trembler, ça devrait suer la panique. Mais non. Rien. Juste une sorte d'entêtement sec. Ça tremblait peut-être dedans, mais ça ne sortait pas. Il a toussé. Un truc court, sec, pas théâtral. Pas de misère mise en scène. Juste le corps qui lâche un peu, vite fait, et puis retour au papier, comme si même la maladie n'avait pas droit de cité dans ce qu'il fabriquait.

J'ai regardé ses feuilles. C'était un foutoir. Pas d'ordre, pas de colonne vertébrale, pas de plan, rien à quoi se raccrocher. Des images posées là, brutes, sans excuse. Ça ne cherchait pas à plaire. Ça ne cherchait même pas à être compris. Ça existait, c'est tout, comme une tache sur un mur qu'on ne nettoie pas. Je me suis dit : il déconne. Et puis non. Il déconne pas, il refuse. C'est plus violent que ça. Il refuse de faire semblant d'avoir une maîtrise. Il refuse de fabriquer du sens comme on emballe une marchandise.

Plus tard, les autres vont venir, bien propres, bien coiffés, avec leurs mots bien rangés, et ils vont dire : "le poème en prose", "l'inventeur", "le précurseur". Toute la quincaillerie pour rendre ça présentable. Pour calmer le jeu. Mais là, dans cette pièce, il n'y avait rien de présentable. Juste un type qui foutait des morceaux de réel sur du papier sans leur demander de s'excuser d'être là.

Il ne m'a pas regardé. Pas une seconde. J'aurais pu crever dans un coin que ça n'aurait rien changé. Et quelque part, c'était juste. Pourquoi me regarder ? Je ne faisais pas partie du truc. Je suis resté, comme un con, à observer, à essayer de comprendre, alors qu'il n'y avait rien à comprendre, seulement à encaisser. Puis je suis parti. Sans bruit. Comme on quitte un endroit où on n'a jamais été invité.

Après, bien sûr, il y a la légende. La misère, la tuberculose, la mort prématurée, le manuscrit qu'on sort du tiroir une fois le type enterré. Tout ça, ça rassure. Ça donne une forme, ça permet de raconter. Ça transforme le bordel en histoire digérable. Mais ça ne touche pas à ce qu'il faisait.

Quand j'ai ouvert son livre, plus tard, je n'ai pas retrouvé une œuvre. J'ai retrouvé le même coup de poing diffus. Rien qui se tienne comme il faut, rien qui avance droit. Ça accroche, ça lâche, ça insiste sans prévenir. Pas de progression, pas de morale, pas de consolation. Ça ne raconte pas. Ça impose.

On peut toujours dire qu'il annonce les autres. Ça permet de le mettre quelque part, de ne pas le laisser traîner. Mais annoncer, c'est déjà être dans une logique. Lui, non. Il n'annonce rien. Il n'a même pas l'air de croire à ce qu'il fait. Et c'est justement pour ça que ça tient.

Parfois je me dis que cette scène, cette chambre, je l'ai inventée de toutes pièces. Très bien. Qu'est-ce que ça change ? Rien. Parce que même inventée, elle fonctionne comme ses textes : bancale, injustifiée, mais impossible à dégager.

Alors voilà. Aloysius Bertrand. Pas un maître. Pas un modèle. Pas une origine propre. Un type qui fout des fragments sur la table, qui les laisse se démerder entre eux, et qui ne vient pas nettoyer derrière.